← Retour au blog
dev min de lecture

L'IA a rendu mon métier plus facile... et un peu plus ennuyeux

Il y a quelques mois, j'ai remarqué quelque chose que je n'osais pas formuler à voix haute. Je terminais mes tâches plus vite qu'avant, je livrais du code propre, les clients étaient contents. Et pourtant, à la fin de la journée, je ressentais un vide bizarre. Pas de la fatigue. Pas du stress. Autre chose. Une sorte d'ennui feutré, comme quand on a fini un bon repas mais qu'on n'a pas vraiment eu faim.

L'IA a rendu mon métier plus facile... et un peu plus ennuyeux

Parce qu'on n'a pas choisi le développement pour « gagner sa vie devant un écran ». On l'a choisi pour le frisson du problème tordu, pour la satisfaction physique de voir un bug capituler après trois heures de lutte, pour cette fierté un peu bête de dire « c'est moi qui ai construit ça, ligne par ligne ». La passion venait de la difficulté. Elle n'était pas séparée d'elle : on aimait le métier précisément parce qu'il résistait.

Aujourd'hui, je décris un problème à un modèle et il me propose trois solutions en quelques secondes. Le combat de trois heures devient une conversation de dix minutes. Objectivement, c'est un progrès formidable. Subjectivement, c'est comme si on m'avait retiré la moitié de l'histoire : je saute directement à la fin sans avoir vécu le milieu.

Et je ne suis pas seul. Partout, le même constat : productivité en hausse, engagement en baisse. Une phrase revient souvent chez les développeurs : « Je ne me sens plus artisan, je me sens correcteur. » On est passé de bâtisseurs à relecteurs. Notre travail consiste de plus en plus à valider, ajuster, brancher des morceaux générés ailleurs. Et le cerveau, privé de son terrain de jeu, s'ennuie. Ce n'est pas de la nostalgie réactionnaire, c'est un deuil légitime d'une façon de travailler qui nous a construit.

Mais je refuse de m'arrêter là. Parce qu'en regardant vraiment, sans complaisance, le challenge n'a pas disparu : il s'est déplacé. Avant, la difficulté était dans le comment (comment écrire cette boucle, cette requête, cette animation). L'IA absorbe désormais une grande partie du comment. Ce qui reste, et qui devient même plus précieux, c'est le quoi et le pourquoi. Quel problème mérite vraiment d'être résolu ? Pourquoi cette architecture plutôt qu'une autre, alors que la machine peut générer les deux ? Comment garder un jugement solide face à du plausible produit à la chaîne ? Le goût du travail bien fait ne meurt pas : il monte d'un cran, de l'exécution vers la direction.

Concrètement, je m'impose trois garde-fous. Garder des zones sans IA , réinvestir le temps gagné dans ce qui a du sens (apprendre en profondeur, comprendre les systèmes, parler aux gens) plutôt qu'en faire toujours plus, plus vite, jusqu'à l'écœurement et me réconcilier avec mon rôle de chef d'orchestre (savoir quand faire confiance à la machine, quand la contredire, quand tout jeter).

L'ennui créé par l'IA est réel et il faut arrêter de le cacher sous des posts LinkedIn enthousiastes. Nos métiers changent. Une partie de ce qu'on aimait s'en va et faire semblant que non serait malhonnête. Mais la passion ne dépend pas d'un outil : elle dépend de notre rapport au problème. Je vis avec le spleen, certains jours plus lourd que d'autres et je lui oppose une curiosité têtue pour trouver un nouvel équilibre.