On a tous un ami qui refuse de changer sa façon de travailler, qui dit « ça a toujours marché comme ça » avec la conviction tranquille de celui qui n'a pas encore senti le sol bouger sous ses pieds. Dans notre métier, le sol tremble depuis un moment déjà et je pense qu'on n'a pas encore tous réalisé à quel point.
Il y a quelques semaines, je publiais Ôh IA, que feras-tu de moi sur le site de strangebots.ch, une tentative honnête de mettre des mots sur ce que l'IA change concrètement dans mon quotidien de développeur. Mais depuis, une idée continue de tourner, une idée que je n'avais pas nommée à l'époque et qui me semble pourtant être au cœur de tout : ce que nous vivons n'est pas une simple évolution technologique, c'est plus que ça. Je n'arrivais pas à mettre un mot dessus mais au fil de mes lectures j'ai trouvé : c'est peut-être une rupture épistémologique.
Bachelard, les obstacles, et nous
La notion de rupture épistémologique, forgée par Gaston Bachelard, fait référence à "un changement fondamental dans la manière dont la connaissance est construite et comprise dans une discipline particulière". Pour lui, progresser ne signifie pas accumuler des savoirs nouveaux, c'est d'abord briser une façon de comprendre pour en adopter une autre, radicalement différente. Ce passage radical d'un paradigme (on adore ce mot nous les devs) à un autre change la façon dont on aborde, pense et comprend un domaine donné.
Ce qui rend ce passage difficile, c'est que nos anciens schémas ne disparaissent pas d'eux-mêmes. Ils résistent. L'obstacle épistémologique est "inhérent au processus d'acquisition des concepts et à l'acte même de connaître". Et c'est précisément là que je retrouve quelque chose de très familier et que je retrouve cette contradiction dans laquelle je me trouve parfois en apprenant à utiliser l'IA. Il est très difficile d'aborder les choses d'une autre manière que celle que j'applique depuis 15ans, pourtant il faut trouver un moyen de s'adapter à cette technologie.
Le développeur face à son propre obstacle
Dans mon article, j'écrivais que l'IA ne remet pas uniquement en question notre capacité à coder mais qu'elle questionne notre capacité à réfléchir. Ce glissement est en réalité plus important qu'il n'y paraît.
Pendant des années, notre métier s'est structuré autour d'un paradigme clair : comprendre le besoin, choisir les technologies, écrire le code, tester, livrer. L'IA ne vient pas s'insérer proprement dans cette chaîne. Elle la réordonne. Elle déplace la valeur du faire vers le penser, du coder vers le cadrer, du produire vers le contrôler.
L'obstacle épistémologique ici est de continuer à traiter l'IA comme un simple outil de gain de temps (un meilleur autocomplete, une recherche Google améliorée) alors qu'elle ouvre les portes à une tout autre manière de travailler. Ceux qui s'en tiennent à cette première lecture superficielle passeront à côté de l'essentiel.
Contredire le passé
Accéder à la science, selon Bachelard, c'est accepter de contredire le passé. Pour un développeur, cela signifie accepter que ce qui faisait notre valeur hier (la vitesse d'exécution, la mémoire syntaxique, la capacité à sortir du code sans trop réfléchir) n'est plus le centre de gravité du métier.
Ce qui prend sa place ? La rigueur du cadrage, la qualité du dialogue technique avec l'IA, la capacité à valider, questionner, garder une vision globale. Des compétences qui n'apparaissent pas dans une ligne de code, mais qui déterminent entièrement la qualité de ce qui en sort.
C'est inconfortable à admettre. Mais j'imagine que c'est précisément cet inconfort que Bachelard interprèterait comme un signe qu'une rupture est à l'œuvre.
Pas une menace, une invitation à se renouveler
La rupture épistémologique n'est pas une menace pour l'expertise. Pour le développeur, elle est la condition de son renouvellement pour l'avenir. Ce que j'écrivais en conclusion de mon précédent article reste vrai : l'IA ne remplace pas la réflexion, elle la rend indispensable. Bachelard, j'en suis convaincu, aurait acquiescé.
La vraie question n'est donc pas « l'IA va-t-elle remplacer les développeurs ? » C'est : sommes-nous prêts à changer notre façon de savoir et d'apprendre ? C'est sans doute le mot "apprendre" dans cette dernière phrase qui me préoccupe le plus à vrai dire mais ça, ce sera peut-être le sujet d'un autre article.